Cris racistes en Italie : Pour Lilian Thuram, «Les instances du football s’en fichent»

Lors du match Cagliari – Juventus (0-2) mardi soir, des cris de singe ont visé le Français Blaise Matuidi et l’Italien Moïse Kean. Lilian Thuram, dont la fondation a pour objectif l’« Education contre le racisme », réagit à ces nouveaux débordements.

lilian thuram

Depuis le Liban où il s’apprêtait à tenir une conférence, Lilian Thuram est revenu sur les incidents qui ont émaillé le match Cagliari – Juventus mardi soir. La rencontre du championnat d’Italie a été marquée par de nouveaux incidents racistes. Des cris de singe ont notamment visé Blaise Matuidi, le milieu de terrain français de la Juventus, et son coéquipier italien Moise Kean. L’ancien défenseur des Bleus, champion du monde 1998, se veut offensif.Que vous inspirent ces nouvelles manifestations de racisme dans un stade ?

Est-ce que l’arbitre a arrêté le match ? Est-ce que quoi que ce soit a été fait ? On est en pleine hypocrisie. Cela dure depuis des années. Tout le monde dit qu’on arrêtera le match la prochaine fois et ça n’arrive pas. Le constat, c’est que les instances du football s’en fichent. Si cela les perturbait vraiment, le match aurait été arrêté, croyez-moi. L’équipe aurait quitté le terrain et on aurait trouvé une solution.

Et la déclaration de Leonardo Bonucci*, coéquipier de Kean, qu’en pensez-vous ?

Voilà qui est intéressant ! Il dit en substance ce que beaucoup de personnes pensent, à savoir : « Les Noirs méritent ce qui leur arrive. » Il évoque un partage des responsabilités à 50-50 entre les supporters et Kean. Quand on y pense, le propre équipier de Kean dit qu’il mérite ces cris de singe et aux supporters qu’ils peuvent continuer ! La bonne question à poser à Bonucci, ce serait par conséquent : qu’est-ce qu’a fait Kean pour mériter de tels cris de singe ? Pour mériter autant de mépris ? Jamais il ne dit aux supporters qu’ils ont tort d’agir de la sorte mais que le joueur l’a en partie cherché. La réaction de Bonucci est aussi violente que les cris de singe. C’est comme quand une jeune femme se fait violer et que certains relèvent la manière dont elle était habillée. C’est à cause de ces gens-là que ça n’avance pas.

Peut-être que Bonucci est stupide…

Non, Bonucci n’est pas stupide, il a une certaine idée de société. Ce qu’on peut dire de Bonucci, c’est qu’il tient des propos d’une violence inouïe à l’égard de son propre coéquipier. Mais parce que Kean a marqué un but et célébré celui-ci devant la tribune adverse, est-il normal qu’il soit insulté pour sa couleur de peau ? Les propos de Bonucci sont juste honteux. Il faut bien s’entendre sur le racisme. Ces cris de singe, c’est du mépris renvoyé à l’ensemble des personnes noires, y compris tous les enfants qui sont de la couleur de Kean…

Quel message souhaiteriez-vous faire passer à Kean ?

Qu’il a très bien fait de rester fier et droit dans l’adversité. J’invite toutes les personnes noires à faire de même et à exiger le respect quand des gens tels que Bonucci voudraient qu’elles courbent l’échine.

Concrètement, que faut-il faire pour que ça cesse ?

Le contraire de ce que fait Bonucci. Il faut que les joueurs qui ne subissent pas le racisme soient to-ta-le-ment solidaires de leurs coéquipiers pris pour cible. Qu’il soit acté que des joueurs de football sont violentés sur le terrain, que cette violence est renvoyée à des millions de personnes. Il faut signifier qu’il faut en finir avec ça, que ce match, je ne le joue pas… C’est un business, donc rien ne viendra des instances. Si ces dernières étaient disposées à arrêter des matchs, elles auraient eu un nombre énorme d’occasions de le faire. Personne ne veut arrêter de match, en fait.

Y a-t-il un problème spécifique à l’Italie en ce moment, de nature politique ou autre ?

Il ne faut pas se leurrer. C’est plus visible dans les stades italiens mais le problème de fond du racisme ne se limite pas aux seuls stades, ni à l’Italie. Sterling (NDLR : le Britannique a été l’objet de cris de singe lors de Monténégro – Angleterre fin mars) a rencontré des problèmes ailleurs qu’en Italie, non ?

* « Kean sait que, quand il marque, il devrait fêter ça avec ses équipiers. Il sait qu’il aurait pu faire quelque chose de différent. Il y a eu des cris racistes après le but. Blaise les a entendus et était en colère. Je pense que la faute est partagée à 50-50. Moise n’aurait pas dû faire ça et le virage n’aurait pas dû réagir comme ça ».